Les chapitres suivants proviennent de ces textes brutes: entrelacée délacées

 

Chapitre 1
1889 - Joe dans le désert d'Arizona


Joe s’emplit d'une fraîche satisfaction à la vue du petit lac ovale offert dans l'aridité du paysage. Il lâcha entre ses dents un grognement de contentement. Enfin parvenu à l'un des rares points d’eau de son parcours, il voulait à présent relâcher les rênes de son cheval et immobiliser le chariot. Mais ses mains restèrent immobilisées comme pétrifiées par le soleil. Perplexe, il se concentra alors avec force pour ouvrir ses mains noueuses crispées sur le cuir des rênes. Finalement, la surface de ses avant-bras se décontracta, puis les poignets s'assouplir. Il vit ses mains s'ouvrir comme il le souhaitait.
Devant lui, Ron son cheval, libéré de la traction ralentit puis se figea. D’ailleurs, il ne pouvait guère s'aventurer plus avant : ses sabots s’enfonçaient déjà dans la vase qui bordait le lac de ... Ganado ? Oui ! Non ! Où avait-il fini?

Le chariot, après quelques oscillations, fit taire ses dernières plaintes d’essieux et grincements de ressorts. L’homme décolla son chapeau du front et le posa à côté de lui sur le siège capitonné. Il s'adonna à la contemplation de cette surface d'eau au contour arrondi. Son étrange couleur rose claire l’intriguait. Comme une lisse pierre translucide, sertie dans une terre ocre, rugueuse. Un cristal de quartz dans lequel se rencontrait le bleu du ciel et le rouge du fond. Eau rose. Belle récompense pour cette fin d’étape en solitaire dans le désert d'Arizona. Vraiment seul? Oui, et puis tant mieux. Ni habitations suspectes, ni Navajos pour lui vendre des légumes immangeables. Il se suffisait à lui-même, savait résister aux rafales bourdonnantes en continue. Maintenant, il percevait surtout les buissons autour des berges qui crépitaient en chuchotis insensés. Son quotidien depuis des semaines. Joe se ressaisit, secoua la tête pour se dégager de cette pâte de chaleur.

Qu’il se réjouisse ! Maintenant, un bain de pieds mérité l’attendait. Il contracta la peau de sa jambe droite, saisit son pied et le posa sur le genou gauche pour retirer la botte. Il lui tardait de faire éclater cette surface d’eau si lisse que le soleil s’y dédoublait parfaitement circulaire. Ses yeux de rouquin exposé à ce deuxième disque ne ressentait aucune gêne, comme si l’eau refroidissait le reflet. Un monde fait pour lui. Maintenant, arracher la botte de son membre gonflé, descendre du chariot, inspecter les roues enfoncées dans la plage boueuse, courrir se décrasser dans l’eau, monter le campement. Non, avant s’immerger complètement, rester un moment, un long moment...

Soudain, des voix d’indiennes résonnèrent autour de lui. Il lâcha brutalement sa botte et se redressa avec anxiété. Quatre femmes navajos marchaient dans l’eau en bordure de lac, les pieds nus. Joe remit son chapeau, plissa les yeux. A qui avait-il affaire ? Aucun homme en vue. D’où venaient-elles ? Deux par deux, elles se tenaient mutuellement le bras pour ne pas glisser. Leur conversation qu’il ne comprenait pas éclatait sporadiquement en cris d’amusement. Dans cette agitation, Joe ressenti un trouble. Il eût souhaité dédier ce lieu à la quiétude de son l’âme. Qu'allait-il faire à présent ? Il y avait deux mulâtres avançant côte-à-côte, vêtues d’une robe verte américaine de bonne facture qu’elles relevaient d’une main au-dessus de l’eau, à hauteur de genou. Elles avaient peine à s’agripper l’une à l’autre pour conserver leur équilibre … et cela les amusait. Sous leur chapeau de paille elles avaient pris soin de remonter leur coiffure. Des sang-mêlées, des peaux bronze en tenue de ville. Un paradoxe. Derrière elles, deux autres sauvageonnes plus jeunes provoquaient grand tapage et éclaboussures. Leur tunique en peau regorgeait d’eau jusqu’aux épaules. Ces quatre qui recherchaient la fraîcheur du lac lui faisaient dos en s’éloignant le long de la rive.

A ce moment, lui tomba la conviction qu’il n’était pas au bon endroit quoiqu’un sentiment plus diffus l’incitait à rester encore un peu ici. Où était-il finalement arrivé ? Ces femmes qui dans leur tumulte n’avaient pas encore remarqué sa présence allaient certes le renseigner. Alors, il se redressa encore plus haut sur son cale-pied et porta loin sa voix.
— Mesdames !
Ayant peu servi au discours ces derniers jours, la peau de ses lèvres craquela.
Aucune femme ne réagit. Pas même dans un furtif regard. Il devait donner plus d'ampleur s’il voulait se faire entendre du chahut des deux jeunes naturelles qui avaient entrepris de se pousser dans l’eau.
— Mesdames, est-ce bien le lac de Ganado ?
L’épiderme de sa gorge réclamait modération. Les oreilles de son cheval tressautèrent. Il n’en pouvait davantage. Pourquoi m’ignorent-elles? Il n’avait aucune existence à leurs sens. Puis, il se souvint qu’il en était parfois ainsi des indiens et mexicains : ils se drapaient subitement dans une hautaine nonchalance quand un américain leur adressait la parole, si courtoise fût-elle.

Une douleur dans l'enveloppe de ses pieds. Il les devina gonflés par une journée de cuisson dans l’épais cuir. Maudites bottes ! Une forteresse contre les attaques de serpent ; une fournaise dans le désert. En voilà assez ! Il ne voulut plus s'enquérir du lieu, juste se laisser porter par la fatigue, rejoindre ces insolentes indiennes dans leur prélassement. A nouveau assis et décidé à mettre fin une fois pour toutes aux contrariétés de la journée, Joe entreprit encore une fois dans une vive contorsion de saisir une première botte par le dessous. A son mouvement, il entendit le vent se lever derrière lui. Un pan de la bâche du chariot claquait dans le vide avec vigueur. Il dut admettre à contre-coeur qu’une courroie s’était défaite. Elle attendait d’être renouée prestement pour éviter toute intrusion de sable dans son fragile équipement. Impératif du voyage. Mais d’abord ses bottes. Pendant qu’il se torsadait dans l’effort, il sentit son siège vibrer comme si le chariot était toujours en mouvement. Allez ! La libération de ses pieds, puis la fixation de la bâche rebelle, puis le bain et enfin s’enquérir sur ce lieu.

Mais pourquoi s’enferment-elles dans un fort de méfiance ? Un premier pied fut arraché à son étau. Fort Défiance. Joe lâcha sa botte et se redressa troublé. Ce nom … celui du fort qu’il avait atteint il y a quelques jours. Pourtant il se souvint avoir vu sur sa carte un Fort Défiance, sa prochaine étape pour demain. Bon sang, où était-il ? Avant ou après Fort Défiance? Son regard glissa sur les quatre femmes qui, maintenant silencieuses, marchaient vers lui dans une eau lisse. Sans plus réfléchir il leur fit de grands signes de la main convaincu qu’elle ne pouvait l’ignorer à présent.
— Hooooooo ! Hurla-t-il.

Au tintamarre de la bâche qui fouettait l’air avec diablerie, aux vibrations d’un siège qui ne tenait pas en place vint s’ajouter des bruits de caillasse martelée par des sabots. Alors que Ron restait immobile dans le sable humide ! L’esprit brouillé, Joe attendit les réactions des indiennes, en vain. Elle devaient être sourdes et aveugles, se dit-il consterné. La surface de l’eau: lisse. Pas de vent. Aucune attention des indiennes. Alors monta en lui la désagréable impression qu’un rideau se refermait autour de lui. Ce voile devint coupant. Le vent soufflait derrière lui mais pas devant. L’eau stagnait en miroir. Et à nouveau ce bruit persistant de sabots heurtant la caillasse.
— Mon chariot avance ? s’écria Joe essayant de se retourner.
Sa volonté buta dans un corps qui ne voulait plus bouger. Sa tête, ses bras, ses jambes, en plomb. Rien n’obéissait. Alors il hurla pour fuir l’immobilité. Et d’un coup, le voile d’isolation devint brutale obscurité. Le paysage disparu. Un couperet s’était abattu dans son crâne. Ne dominait qu'une tranchante noirceur. Des pensées roulaient en désordre : sa femme dans un train pour la Californie, aux bras de Max; et lui dans un chariot perdu, accroché à un cheval, en direction de la réserve Hopi ; un foyer explosé ; des projectiles perdus.

Puis, un éclair. Une rêverie! Il réussit à se le formuler. Il y avait aussi: réveil ! Et la clarté d’un son qui tintait apaisant, familier, répétitif. C'étaient les pas de Ron qui avec mélodie sonnaient sur les cailloux du chemin. Il s'y accrocha de toutes ses force afin que ce rythme le conduise loin des ténèbres. D'instant en instant le rythme gagna en éclat. Cette caillasse martelée qu’il avait entendue de façon diffuse il y a un instant sans y prêter attention, le rappelait maintenant à son monde rassurant. Son cheval le tirait à la lumière. Joe commanda à ses yeux déjà grands ouverts de s'agrandir encore, à son corps bloqué de se débattre. Contre cette noirceur il vociféra.

Enfin, dans un éclat de conscience, ciel et terre se retrouvèrent à nouveau ensemble autour de lui. Toutefois la ligne de l'horizon qui les unissait avait basculé et glissait vers le bas. Alors Joe cria encore une fois. Dans la vigueur de sa voix, sa tête se repositionna fermement sur ses épaules et l'horizon reprit son horizontalité. Un saut au milieu du siège, un redressement de son dos, les rênes à nouveau fermement tenus, tous ses esprits revenus. Il était toujours en route. Son chariot continuait à s’enfoncer dans le Keams Canyon. En contre-bas, les méandres asséchés de la Wash River ; de l’autre côté du sentier au loin, les reliefs de la First Mesa, un haut-plateau dans la Réserve Hopi.

Mais que faisait Ron ? Etait-il encore dans mon rêve ? Joe le voyait poursuivre sa lutte sans ralentir le pas : un coup de tête comme pour repousser un voile noir collant, une crinière secouée en éventail pour disperser les images fantasmagoriques, une torsion d’échine pour … le chariot tressauta violemment. Il veut me réveiller… ou peut-être l’ai-je effrayé par mes cris ?

« Arrête...c'est fini ! Sacré Ron ! Je reviens vers toi ! » lança Joe en s’ébrouant à son tour.

Pendant le sommeil de son conducteur, le brave animal avait conservé son rythme de marche dans une volonté indépendante, poursuivant son labeur là où lui avait manqué au sien. Joe lorgna le précipice en contre-bas. Sa monture l’avait soustrait à une mort certaine en maintenant le chariot au milieu du chemin de pierraille. Son corps aurait basculé du siège, roulé au fond du canyon. Une tête pourfendue sur les rochers aux arêtes tranchantes. Rendre l’âme dans cet enfer, les pieds enfermés jusqu’au dernier instant dans une fournaise de cuir.
— Sacré Ron ! On continue ensemble !
Et il lui envoya une onde d’affection dans les liens de cuir souple. L'animal lâcha une dernière torsade puis reprit l'allure lente et dodelinante de ces dernières semaines.

***

Ses trois sens l'avaient trompé. Lamentable. Joe bougea pour abandonner la posture du vigilant lézard immobile. Une stupide idée pour patienter jusqu'à la fin de la plaine de Jedito. Autour de lui, le paysage varié du Keams Canyon suffisait maintenant à le maintenir alerte. La végétation montait plus robuste alors que le terrain s’inclinait devant lui. Bientôt la fin du défilé et sa sortie sur une autre plaine, conclu-t-il le sourire au lèvres. Enfin s’échapper de cette étendue de sable jaune piquetée à perte de vue de petits bosquets ronds argentés. Une nature vivante cristallisée en minéral à endurer pendant des jours torrides. Jouer au reptile surchauffé; c'est ce qu'il avait choisi dans ses heures les plus productives.

Une muraille de roche surplombante d’une hauteur modeste mais monotone l'accompagnait par la droite. Elle lui privait de la moitié de son horizon et présageait un enfermement complet dans les prochaines heures. Il évita de la regarder. Qu'importe, tant qu'il quittait le haut plateau des derniers jours. Ceux-là qui l'avaient englouti dans une mauvaise ivresse. Des tours de roue en trop plein, des oscillations jusqu'à écœurement, et ce bleu des hauteurs qu'il avait bu à l'excès. Celui qui reste fort, foncé, jusqu’à l’infini.

Il repensa à ce jour où sa tête avait flotté dans les vapeurs du ciel alors que son corps stagnait en bas. Il s’était vu flotter, aspiré vers le haut. Dans l’effroi, il avait choisi de chuter du chariot pour s'agripper à la terre. La surface de son épaule en gardait un cuisant souvenir : une large ecchymose douloureuse jusqu'à aujourd'hui. Un Navajo avait surgi d'un fourré pour le secourir, et le bougre avant de repartir se nicher dans le paysage, en avait profité pour lui vanter les pouvoirs de son sorcier : il ressent la douleur et le plaisir aussi à l'intérieur de sa peau, dans le corps !

Joe secoua la tête puis guida avec justesse son cheval pour qu'il reste au milieu du sentier. Ce nouveau terrain réclamait vigilance. Sa route serpentait à présent dans l’étroite et double verticalité des cimes et des profondeurs. « Regarde c'est le premier petit arbre depuis deux jours de voyage ! » Sa monture ne réagit pas. « Tu ne préfère quand même pas l’enfer de Jeddito ? » D'où était sorti ce Navajo qui semblait tout ignorer de l'anatomie humaine et qui lui faisait une leçon de médecine? Il avait pourtant pris patience pour lui expliquer que dans l'intérieur du corps comme dans cerveau, il n'y a aucune sensation … shaman ou pas ! Mais l'indien avait enchaîné avec des noms d'herbe incompréhensibles qui avaient le pouvoir de guérir ses contusions par le dedans.

La bâche taquinée par le vent se fit à nouveau entendre ; précisément celle-ci qui claquait dans son rêve maléfique. C'était le moment de la nouer une fois pour toute.
— Ooooh Ron, voilà une halte en ton honneur, clama-t-il en tirant les rênes à lui.
Dans un furtif instant, il se demanda si, dans sa tentative de regarder à l’arrière, il se retrouverai à nouveau stupidement paralysé. Après une inspiration, il lança un regard derrière lui. Le pan de toile s'agitait dans tous les sens. Il s’en voulait de cet égarement d'esprit. Et pour conjurer cette sotte idée par la plaisanterie, il eut l’idée d’offrir un moment récréatif à son compagnon de route, à qui il n'avait plus adressé la parole depuis plusieurs heures.
— Ron, écoutes-moi, mon brave Ron, si maintenant un démon me réveille ailleurs pour m'empêcher d’aller fixer cette satanée bâche, et bien tu gagnes ta liberté, tu iras courir jusqu’à la fin de ta vie derrière la jument des Robinson, si elle veut bien de toi. Mais si je gagne, tu restes avec moi.
Puis, menton appuyé dans les paumes, Joe attendit de son compagnon un signe quelconque de participation à ce jeu enfantin.

Quand il vit une oreille frémir pour décoller une mouche, sûr de sa victoire il lança :
— Je crains que le pari ne soit perdu pour toi, nous finirons nos vies ensemble ! Puis il sauta du siège tout en s’en voulant de s’adonner à pareilles futilités. A la réception sur les cailloux, la peau de ses genoux non encore remis de leur léthargie craqua comme du bois sec. Elle n'avait pas cédé mais il en gémit. Rien de bien méchant.

Avant de se diriger à l'arrière du chariot il alla caresser son compagnon. Réveillé lui aussi de sa solitude, Ron secoua nonchalamment sa crinière quand son maître lui transmis de petites tapes amicales sur son dos brûlant. En tant qu’homme sensible aux critères artistiques, Joe ne manqua pas de remarquer des similitudes entre les dessins sur la robe du canasson et ceux désordonnés des blocs de falaises environnantes. Tant sur les flancs de l’animal que sur ceux la montagne, un désordre de tâches en carrés déformées, une juxtaposition d'écailles de tortues claires et foncées. Leurs contours si irréguliers collaient mal avec leurs voisines donnant l’impression que la surface du dessin menaçait à tout instant de se dérober, de glisser au sol. Dans les rues d'Albuquerque, la plupart de ceux qui avait approché sa monture en éprouvait un malaise ou une rapide fatigue, suivait alors des commentaires esthétiques désobligeants qui avait poussé Joe à envisager l’achat d’un nouveau cheval. Aujourd’hui, pour rien au monde il ne se séparera de celui qui l’avait conduit avec droiture dans cet endroit tortueux.

Il fit glisser son regard sur la courbe du cou qu'il imaginait d'un noir brillant sous le film de sable. Sa main se réfugia dans un contact chaleureux remontant jusqu'à la tête paré d’un beau gris dégradé harmonieusement jusqu'au corps. Ce blanc tempéré et reposant aux contours adoucis descendait jusqu'aux naseaux. Et à l'avant, sur le chanfrein, comme un rayon qui perçait pour lui les murailles de roche, un losange blanc vif d'une symétrie saisissante. Joe l’engloba de sa paume à la recherche d'une chaleur réconfortante. Quand il voulu dégager le pelage de la poussière qui menaçait ses éclats, la bâche recommença à fouetter violemment comme un étendard de cavalerie. Arraché à ses affections il marcha prestement à l’arrière, regrettant de ne pas s’être activé plus tôt vers ce trou béant qui maintenant lui fit l’effet d’une blessure exposée au sable abrasif.

***

Avec appréhension il s’agrippa à la bordure du chariot et passa la tête jusqu'au cou dans l’ouverture. La vue de son chargement lui fit retrouver son nouveau foyer itinérant. Sa civilisation, ses souvenirs avec sa femme et de ses enfants. Il les menait en balade assis sur de confortables coussins disposés sur le plancher. Non, c'est elle qui l'avait mené en balade ! Terminé cette vie de famille ! Tout semblait en ordre, rien n’avait bougé dans les secousses, ni les petites armoires qu'il avait récupéré de son foyer déserté, ni l’éclat des couleurs. Déménagement d’urgence pour tout le monde ! L’ensablement était moins important qu’il ne l’aurait imaginé. Jusqu’à maintenant les grains fous n’avaient eut raison ni de la minutie de son organisation, ni de son esprit. Un jour, lui et Emma se retrouveront. Il ne voulut préciser cette délicate impression, cette intime conviction, de peur de la perdre.

Dans l’espace clos, la lumière rayonnait de la bâche par stries selon les motifs de peinture appliqués sur la surface extérieure. Il s’attarda dans cette atmosphère de cathédrale qui conférait harmonie à ses armoires arrangées avec minutie, bien tenues contre les ridelles par des courroies dont il contrôlait la tension tous les matins avant le départ pour l’étape suivante. Entre les valeureuses caisses en bois vernis, montaient, dans une adroite répartition de poids, une pile de sac en solides coutures. Et au centre, allongé, blottit entre les sacs, en sécurité, dans la plus reposante des positions, son coffret en acajou, trésors de son voyage qu'il allait bientôt ouvrir avec une extrême prudence, arrivé à Walpi.

Quand il vit sur le coffret qu’une fine couche de sable insolent avait tenté de faire pâlir l’éclat du vernis, Joe ne fronça qu’un seul sourcil. Les grains n’avaient pu véritablement trouver une accroche sur le lisse boîtier, ni même sur les armoires; ils ne s’étaient accumulé que modérément sur la surface rugueuse des sacs, et davantage sur le plancher. L’ensablement du reste du chargement importait moins. Les tiges de bois, la table pliante, les ustensiles de cuisine, les vêtements, les denrées, et les quelques bouteilles supportaient sans encombre secousses et salissures. Le tour de son territoire ambulant terminé, Joe retira du trou un visage satisfait, fixa solidement la lanière autour du clou de la ridelle, et termina son inspection en contrôlant la tension des courroies latérales.

***

Au terme de son inspection, il revint à l'avant, tira sous son siège un tube métallique et en sortit une carte qu’il déroula sur la croupe de Ron. Depuis ce matin, il l’avait consulté trop souvent inutilement. Qu'importe, cela lui donnait au moins l’impression d’avancer dans ce défilé qui n’en finissait pas de descendre vers la plaine. Deux jours qu’il avait quitté le haut plateau de Jeddito. Encore un pour atteindre le fond du Keams Canyon. Ces noms ne figuraient pas sur sa vieille carte militaire de 1864 raflée en précipitation dans un tiroir. Quelle folie de quitter Albuquerque sans se munir des derniers documents. Depuis quelques jours, il ne cessait d’interpréter avec optimisme, s’il en était, le moindre signe tracé sur cette carte du capitaine Allen Anderson de la 5ème Infanterie. Que pouvait-il maintenant apprendre de plus? Le village de Walpi était inscrit sous Gualpi. La Première Mesa : Mesa de la Vaca. La frontière avec le Utah : Inexploré. Un grouillement de minuscules traits en limaçon représentait des changements de relief. Mais dans quelle sens? Une montagne ou un canyon? Ni sa route, ni le décor n’émergeait de ce vieux papier en piètre état salit de lard. Il revint à la conclusion d’hier : il se noyait quelque part dans cette tâche de graisse jaune sale, vide d’encre. Il l’avait au moins adroitement délimité à la règle. Le triangle tracé contenait Fort Canby aujourd’hui désaffecté, la rivière Colorado, et les inscriptions Cassé Montagneux. Quant aux explications fournies par les Navajos croisés sur sa route, il n’en retirait que mal de crâne. Leur espagnol lui était incompréhensible, leur disposition d’esprit aussi.
— Nous ne tournons pas en rond… rassure-toi Ron !
Pour sûr que son canasson ressentait son égarement. Ce n'était pas le moment de faillir pour lui montrer le mauvais exemple. Dans un soupir contenu, il lui donna une tape amicale au flanc, puis d'autres sur la croupe. Les poussières collantes finirent par se décrocher. D'humeur plus légère, Joe se força à rouler calmement le document dans son fourreau et reprit la route.

Les cycles de roues engrangèrent à nouveau ce glissement de falaise de l’avant à l’arrière, de part et d’autre du chariot comme si le sol venait à lui. Deux rouleaux de paysage tournaient à ses côtés. De sottes idées que Ron ne devait pas écouter. L’animal s'était assez battu pour lui dans ce songe bien singulier. Quoiqu’au début rafraîchissante, sa fascination pour ces images fantaisistes aurait pu lui rompre le cou. Ce lac Ganado, il y avait effectivement trempé les pieds quelques jours auparavant, toutefois, en absence de toute âme sur les rives, solitude qu'il préférait au regard méfiant des naturels. De ce songe il ne voulut retenir que son inquiétante envie de retrouver un territoire plus hospitalier.

A un moment, la pente s'accentua. Ron allait si bon train que Joe tira à plusieurs reprises sur le frein. Puis, la pente diminuant, l’animal retrouva une allure nonchalante adaptée à la force du soleil. Son conducteur relâcha sa vigilance. La seule distraction qui s’offrait à lui : observer les falaises d’un côté du chemin, et au sursaut de sa carriole laisser retomber sa tête de l’autre côté. Le paysage n’était guère différent. Une accumulation de lourdes strates ocres sur jaune, sur blanc, sur ocre, provoquait à la fin des éclatements figés à la base des falaises. Une partie des décombres avançaient jusqu’au bord du chemin, le reste s’émiettait au fond des précipices.

***

Là-bas, une ombre ? En face de lui, le sentier contournait un colossal monolithe en effondrement. A sa base, une silhouette ? Une charrette ! Joe se raidit un instant, avança le bord de son chapeau pour qu'il vise la présence sombre. L'image gagna en netteté. Un navajo en chemise et pantalon. Sa maigre mule tractait son véhicule avec lenteur. Joe bloqua Ron qui s’arrêta sur le champs. Le frein tiré grinça violemment contre les roues. L'écho rebondit en zigzag dans le canyon jusqu'à l'indien. Celui-ci semblait maintenant se réveiller. Il s'arrêta à son tour. Les lourdes masses de chair et de mécanique se préparèrent au croisement dans l'immobilité. Par de vifs mouvements de tête, Joe fouilla les roches. Personne ne se cachait dans les alentours avec une arme ? Il vit l'autre conducteur s'agiter comme lui. Il faisait certainement la même vérification, ce qui rassura Joe. Sur une conclusion identique, les deux hommes relancèrent leur chariot à l'unisson. Au croisement, ils bloquèrent leur monture, synchrone.

Ce navajo affichait une allure respectable. Sa chevelure courte, quoique démesurément épaisse, lui conférait prestance. Un casque noir posé sur une tête d’ébène. Ni bandeau, ni collier. La conversation s’engagera décente.
L’indien leva le nez devant la haute bâche du chariot de l’américain. Le motif peint sur presque toute sa surface le perturbait.
— Buenos dias, dit l’indien en se retournant vers Joe.
— Bonjour, tu parles ma langue ?
— Si Segnor. Le commerce vient à vous Monsieur, regardez, dit-il en dégageant la couverture qui cachait sa marchandise.

Joe s’y pencha avec curiosité. Fatras d’objets que seul un indien pouvait espérer vendre sur une route déserte. Des cordes effilochées; des boîtes de clous esquintées; des services de table rouillés; des grosses bûches ramassées loin d’ici; des fines couvertures mouchetées de trous dans lesquels se réfugiait une famille de cancrelats chassés par la lumière; une pile de journaux aux pages craquelées; des épies de maïs aux grains bleus; une caisse de ferraille et des tonnelets suintant. Joe se refusa de reluquer la suite mais tendit une oreille. L’indien nerveux bougonnait quelque chose au fur et à mesure qu’il parvenait à déchiffrer l’inscription sur la bâche.
— Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas ? demanda Joe les cheveux rouges dans l’embrasement de lumière.
— Non, se ressaisit le Navajo, Edmond n’a pas peur de la magie des Blancs. Monsieur m’achète quelque chose ?
Joe lui indiqua le ballot de journaux : « Montre ça, j’aimerai voir quand ils ont été imprimés. »
L’indien se leva et lui apporta la pile liée par un fil de fer. «Dix cents le paquet » lui dit-il d’une voix rauque. Joe pris le paquet sur ses genoux. Les photos défraîchies de la première page pourraient tout de même l’intéresser. Des vélos et tricycles munis d’une petite installation à vapeur montée directement sur le cadre. Le texte racontait l’ancienne découverte de la machine de Copelan construite à Phoenix en 1885. Son prix de vente prohibitif de 500$ avait dissuadé Copelan de poursuivre sa commercialisation. Sur une autre page sous une poudre de sable, une photo de 1888 dévoilait les futurs trolleys alimentés par électricité qui sillonneront Phoenix. Dans un autre numéro, un attelage de 8 chevaux tractait un long chariot, lui même remorquant deux autres. Un imposant convoi de cartographes d’Etat montaient à l’assaut des paysages avec leur nouvel équipement à pivotement sur 180 degrés.

Subitement écœuré, Joe rendit la pile à ce pauvre diable à la chemise sale fourrée dans un pantalon trop large. Des bretelles impeccables lui donnaient à peine un semblant de tenue, si tenté qu’on ne regarde pas plus bas, vers ses pieds nus, noir charbon, écorchés sur le pourtour.
Joe ne comprenait pas pourquoi le rappel de son monde lui provoquait un tel malaise. Mais oui, dans l'avenir il y aura partout des vélos à vapeur. Terminé les chevaux !
— Monsieur, vous chassez les âmes ?
— Certes Non, Ed.
Puis, Joe se sentit en bon chrétien d’aider ce bougre par des conseils éclairés:
— Tes journaux sont très vieux mais ils peuvent intéresser les Blancs si tu leur dit qu’ils racontent notre nouvelle magie. Elle viendra ici … tu me comprends ? Dit cela et tu pourras vendre tes journaux plus cher.
— Dix cents tout le paquet, dit le Navajo calmement.
— Laisse … je ne les veux pas...ils me rappellent … depuis que …. depuis que ma famille m'a quitté...

Pitoyable ! Lui et ce commerçant décrochés du présent. Chacun sur son chariot à se lorgner en miroir. Pour l’instant, reclus, à l’abri, repoussés dans le passé, cernés par cette haute garde rocheuse. Mais au plus petit faux pas vers le futur, l’affaissement. Non, il se refusa d’admettre une quelconque ressemblance avec la condition de ce pauvre homme. D’une voix sèche il lui demanda:
— Combien de jours pour sortir d’ici ?
— Quand le soleil se lèvera, la plaine viendra … où va le Blanc ?
— Sur la Première Mesa.
— Mochis ? Peuple arrogant, toujours en guerre contre Navajos. Ils ont brûlé la maison du Révérend.
— Merci mon brave Ed, lui coupa Joe qui ne voulait plus en entendre, allez … je t'achète la pile.
Puis en charité, il donna vingt cents à ce chrétien semble-t-il fraîchement converti. Puis, la main tremblante, il débloqua le frein et lança sa monture vers sa mission avec une détermination forcée.

***

Pour patienter jusqu’à la disparition du soleil, Joe se passait machinalement les doigts au bas de ses joues sur les cloques de brûlure. Au plus vif de ses gratouillements, il tempêta contre lui-même. Pourquoi n'avait-il pas pris le temps d’acquérir un chapeau à bords plus larges. Évidemment que son étroit melon de ville ne pouvait ombrer sa mâchoire. L’enfoncer jusqu’au sourcil ne lui faisait gagner qu’un pouce d’ombre, mesures faites au zénith. L’espoir d’une protection graduelle sous une pousse de barbe se voyait dissipé. Sa pilosité rousse et clairsemée n’offrait aucun écran. Au final, ses expérimentations lui laissèrent un bas de gueule dévasté à peine camouflé par de piètres touffes de poils irrégulières. Région fragile, désormais interdite à une lame de rasoir.

Bientôt sur le chemin la grosse caillasse se fit plus nombreuse. La fréquence des chaos augmenta le forçant à lâcher une rêne pour se cramponner à l'accoudoir. En observant les sentiers secondaires qui partaient du sien il se demanda s'il pourrait trouver un raccourci plus paisible à travers un canyon latéral. « Ron, et si on s’enfilait dans une ouverture de falaise...peut-être...mais il y a beaucoup de monde ici… ». Il voyait ces visages en cubes ressortir des falaises, tous aussi imposants qu’inexpressifs. Un peu plus loin la paroi s’ouvrit sur un canyon secondaire. Il aperçut à l’intérieur un cirque où ces regards se retrouvaient entre eux, face à face. Il les entendait s'interroger du non-sens de sa présence, lui petit bonhomme déambulant au ras du sol. Et plus en dedans de l’ouverture, pour ce qu'il put déceler dans un autre resserrement de parois, ces grosses figures humaine disparaissaient dans d'énormes replis de chair. « Rien de bon. Aucun passage. Et puis, il y a décidément trop de monde qui nous surveille.» Ces petits canyons sitôt ouverts se refermaient sur eux. Une attrape sans issue. Aucune chance d'y trouver passage.

L’allure de Ron diminua. Ses sabots manquaient d’assurance sur les boulets de pierre. Joe s’impatienta. Sur le contour de sa bouche qui perlait de sueur il se passa une manche à travers le visage et à contre-coeur tracta les cuirs pour ralentir encore davantage sa monture. Il descendait si lentement que le soleil peinait à disparaître derrière la crête. Juste préserver les chevilles de Ron d’un seul faux pas pour éviter le basculement dans l’oubli. Voilà ce qui absorbait tout son être pendant l’heure qui suivit.

Quand l’ombre monta enfin du fond du défilé pour le couvrir de fraîcheur, il fixa à nouveau ces grotesques faces rocheuses qui l’observaient sans répit. Elles s’empourprèrent dans les rayons de soleil mourant. « Pour nous fini de cuire … à eux de rôtir ! » Enfin expressives, elles se fâchaient entre elles contre leur colère, s’énervaient contre leur irritation avec un Joe tout petit mais jubilant au milieu. Mais le spectacle ne dura pas. Ces visages en cubes, extraites de la paroi par les ombres du soleil levant, s’enfoncèrent au couchant dans leurs propres traits d’obscurité.

Un vent frais arriva lui caresser l’épiderme. Son front se décontracta, ses narines se dilatèrent. «Remarquable!» Les rayons disparus, le climat changea rapidement. Il lâcha un instant les rênes pour se pencher de côté un peu sur le précipice. Juste accueillir ce courant ascensionnel. Enveloppé dans un baume rafraîchissant, son corps palpitait de forces nouvelles, son visage dégonflait, ses brûlures cicatrisaient, son optimisme naturel se répandait, glissait par-dessus les falaises, coulait jusqu’à la plaine...et rapporté en murmure : la porte du canyon s’ouvre demain, pour toi. Par contre la végétation lui bruissait une légère mise en garde. Les grands arbres se faisaient plus rares. Les groupement d’arbustes s’éparpillaient. Le tapis d’herbe ne crochait plus aux collines. Au bout du canyon : une autre aridité.

Dans le crépuscule naissant il laissa son chariot dévaler encore quelques hauteurs. C'est alors que Ron montra des signes d’épuisement. Dans une marche incertaine, il s’approcha à plusieurs reprises du précipice. Avait-il une vision des distances trompée par la noirceur des parois ?
Pour son maître, c’était le signal. Il le conduisit en bordure de chemin sur un large rocher plat, au pied d’une façade verticale. Une fois le camp monté, il le désattela, lui posa un maigre reste d'eau dans un tonnelet ouvert accompagné d'un sac d'avoine quasi vide, en le priant de s’en satisfaire jusqu’aux villages hopis. Comment pouvait-il bien le nourrir ? Il y avait bien des arbustes à peine verts qui sortaient des fissures de la plate-forme mais l’animal accoutumé au meilleur de la ville les boudaient depuis longtemps. Déçu, il alla quand même les arracher et les jeta dans son feu. La faible humidité s’échappa en fumée blanche. La sève crépita dans un enchaînement d’éclairs. Le feu gagna en volume. Épuisé, Joe sortit une fourchette et un couteau d’un tiroir de sa caisse de cuisine. D’un tissu dégoulinant de graisse, il déroula un morceau de lard. Hésitant devant un choix de boîtes de haricots, il saisit la plus grosse et alla la poser sur une flamme non sans l'avoir auparavant complétée avec de l’eau et assaisonnée. Le gros bois se faisait maigre dans la région, la cuisson traînait. Il pris alors tout son temps pour retirer au mieux ses bottes en bloquant ses pensées du dernier songe.

Quand la boite trembla dans le bouillonnement, il la saisit avec deux bâtons et s’installa sur une pierre. Voûté sur son met de fortune, entre deux bouchées, il prit le temps d’arranger les haricots au fond de la boîte noircie, selon son inspiration. Un trou, un volcan, un canyon. Six haricots bout à bout à plat : la longue Première Mesa. Ce grain de poivre collé au sommet de la longue chaîne : le village de Walpi sa destination. Et ce petit haricot vert qui n’a rien à faire au milieu des bruns ? Une âme américaine, étrangère, faufilée parmi les indiens. Guidée par la fourchette, elle glisse sans heurt, sans provoquer de désordre et se fait accepter. Mieux, elle tourne, se frotte aux autres, à leur jus pour capturer leur lumière… et à la fin, se fait manger comme tout le monde. Une braise éclata. Il avala prestement la dernière bouchée. Des lucioles zigzaguèrent vers les étoiles. La peau de son ventre semblait prendre un aspect rebondi.

Quand un regain de force afflua dans son corps, son appétit disparu. Alors, il se leva, attacha Ron à une roue arrière, rangea une partie de son matériel et grimpa dans son chariot avec son fusil. Après fermeture de tous les orifices, il s’organisa une couche tout proche de son valeureux coffret. Quand il souffla la lanterne, une lune diffuse s’alluma à travers la toile arquée. Un dernier regard pour les formes phosphorescentes qui l’entouraient d’une chaleur familière. Puis, sans volonté, il laissa son esprit glisser là où il voulait bien aller.

***

Une toile de câbles électrique. Des croisements de lignes d'acier. En-dessous, la gare d’Albuquerque. Une précipitation vers ses deux garçons qui jouent sur les genoux du vieux Carter. Le plus petit saute au sol. Il crie : « Papa ! On rentre à la maison ? » Joe se sent dépassé par les événements. Sa propre voix résonne dans sa tête : « Ta mère ne t’a pas mis les chaussures ? » Carter recule dans son rocking chaire pour éviter que l’autre fils ne lui chipe son chapeau. Sous le toit de la gare le jeu est terminé. Le vieil homme repose le rejeton sur les planches et assène à Joe : « Pourquoi es-tu venu ? Elle voulait vite partir sans discussion. Max est venu la prendre. » Étourdi, Joe se retourne sur lui-même pour retrouver sa femme. Les rails tranchent dans la terre; les câbles aériens lacèrent le ciel en morceaux. Dans son monde disloqué, où est-elle ? Le baratin de Carter qu’il ne veut plus entendre :
— Tu me connais mon ami. Je regarde passer les trains depuis dix ans sur la même chaise. Les histoires se font et se défont sur ce quai. Je ne me mêle jamais des histoires des autres …
— Tous complices ! s’affola Joe, personne ne m’a rien dit. Cela ne peut pas se terminer ainsi … restez avec Carter mes enfants je ramène vos sœurs et votre mère …
— Max n’est pas un mauvais bougre. Il prendra bien soin d’eux.
— Tais-toi Carter !
Emma est là. Elle fixe la voie, prête à s'envoler. Dans l'attente du train, dans sa plus belle robe violette aux amples volants. Elle retient la main de Jennifer qui retient celle de sa sœur Anna, la cadette. Joe se fait mal aux oreilles : « Emma!» Elle ne bouge pas. Aucune réaction, comme ces indiennes du lac. Seule Jennifer prend vie. Elle scrute tour à tour son père, sa mère. Elle a toujours obéit à sa mère et ne rejoindra pas Joe. Seule Anna, la petite en bout de chaîne veut se libérer. C’est vrai qu’elle ne comprend rien à la situation. « Anna, vient ! Maman reviendra !» Au moins une fille avec lui. Mais sa femme ne lâche pas Jennifer. Alors, celle-ci ne libérera pas Anna.
Ce n'est pas trop tard. Il veut courir vers elles quand Max arrive d'on ne sait où et s'interpose. Un sifflement de train. Cravate, gilet, guêtres. Tenue impeccable. Le train entre en gare. Le ciel s'affaisse. Les câbles se décrochent des pilons, lacèrent les surfaces de Joe...

La lune. Un parfait arrondi. Sa lumière posée sur lui, rassurante. Il se dégage de sa couverture inondée de sueur. Une gêne persiste. Une araignée trotte sur son front. Il l’écrase à l'aveuglette. En frisson, il referme sur lui la couverture.
« Maudit Max! » grommela-t-il. Un tueur de familles. Si fière de sa cravate blanche qu’il a séparé sa barbe en deux pour exposer le nœud au milieu. Minable ! Le train est arrivé trop vite. Max aurait dû lui donner le temps de réfléchir …. Emma aurait changé d’avis, pour sûr ! Je t’aime...on se retrouvera...mais comment ?

L’astre glisse sur sa trajectoire calée entre deux arceaux de toile. Par sa lumière magnétique Joe se laisse extraire lentement les mauvaises pensées. Un cri strident de hibou. Quelle importance devant sa mission à Walpi ? Le gouverneur l'a choisi pour ses talents. Personne d'autre à Albuquerque n'a pareille matériel ou encore son don pour saisir la réalité avec une telle finesse. Il est fait pour ce job. Le gouverneur en est convaincu. C'est dans l'ordre des lois de la nature. Comme cette lune, il mènera rondement son affaire. Des cris au loin. Une dispute de chacals coincés dans le défilé ?

Comme il l'espérait, ses paupières s'alourdirent. Faute d’énergie à dilapider, son esprit ne donna plus de sens ni aux souvenirs, ni aux bruits nocturnes. Non, encore ce grattement sous une oreille. Quelque chose rongeait les planches. Alors il roula la tête un peu plus loin. Un hennissement ! Un chapardeur! Ron ? Non, aucun bruit de sabot. « Je suis là Ron … tout va bien, j’ai mon fusil... » Puis il tendit l'oreille un moment. Personne. Il hurla quand même un avertissement : «Tengo mi pistole !» L’éventuelle présence était maintenant au courant en espagnole. Allez … encore un truc : il envoya un pied dans une planche pour le vacarme. De toute façon, il n’y avait personne.

Qui était ces hopis qu'il rencontrera sur la Première Mesa ? Le gouverneur l’avait rassuré. Des pacifiques plutôt courts de taille. Un peuple depuis toujours sédentarisé en une dizaine de villages sur les Mesas. "Cela suffit pour l’instant" se dit Joe déterminé à freiner ses agitations. Et ce hululement de hibou ? Inoffensif. Là, tout près, un coyote ? C'est son ricanement … Bah ! Une fête à ignorer. A Walpi, demain, une fête pour lui… tout se passera bien.

***

Une faible lueur - un clignement. Une lueur plus forte - d'autres clignements. Le jour lui faisait de l'oeil depuis un bon moment. Dans une grimace il entrouvrit des paupières tordues. Ne pas traîner dans sa couche froide. D’ailleurs pourquoi faire ? Les grelottements bloquaient ses étirements. Couverture sur le dos, il rampa à l’arrière pour défaire les lacets de l’ouverture et tomba nez-à-nez avec son cheval les babines vibrantes de contentement. « Somme toute, ce n’était pas une mauvaise nuit, n'est-ce pas ? Personne n’est venu nous chercher, alors nous irons les trouver. » L’idée d’entrer aujourd’hui dans la Réserve Hopi lui fit l’effet d’une douche stimulante. Pour sa toilette proprement dite, il ne se contenta que d’un pouce d’eau dans un large récipient. Suivi un café tiède chauffé sur deux braises survivantes, et trois épais biscuits secs avalés debout pendant qu’il bousculait de sa botte les sacs au sol. Quand les fourmis, hannetons et autres cancrelats déplièrent leurs pattes pour fuir les poches, le camp fut replié. Atteler Ron, puis sans s’apitoyer, le nourrir le matin comme les deux jours précédents uniquement de chaleureuses bourrades. Dans un même élan d’amour, sa prière, brève mais consciencieuse. Et dans la dernière profondeur du défilé, il plongea sa minuscule organisation.

Pendant les heures qui suivirent les monticules effondrés lui barraient en permanence la vue. Ces collines de débris avaient dégringolé des falaises pour repousser son chemin une fois à gauche, une fois à droite, dans un cisaillement continuel. Puis enfin, les falaises s’ouvrirent en rideau de scène. L'esprit à l'allégresse, il stoppa sa monture et se cala en arrière confortablement. « Râââ ! » de plaisir. Un peu plus bas, une petite plaine s'étalait jusqu’à une prochaine montagne, plate, d’une modeste hauteur. Vraisemblablement la Première Mesa. Elle se détachait sur un fond de ciel bleu laiteux. C'était ce bleu de l’altitude zéro. Terminé les semblants de plaine qui s'affaissent brutalement dans un autre canyon. Il ne tombera pas plus bas. Un drame familial, finalement, tout le monde en vit au moins une fois.

Émotionné, il saisit sa lunette fixée à côté de lui contre la cloison et la pointa sur la crête de la Première Mesa. Des formes anormalement symétriques s’alignaient en bordure de falaise. De solides constructions carrées vibraient dans l’air. Les villages hopis, très certainement, avec celui de Walpi à l'extrémité de la crête. Pour l’heure, son chemin continuait droit à travers la plaine qu'il traversera en une ou deux heures à découvert. Puis, pour sa dernière ascension, il trouvera le sentier qui mène aux villages. Un peuple pacifique … hein mon général ? Eh bien on verra cela. A ceux qui lui feront obstacle, il leur brandira le laisser-passer signé du gouverneur… suffisant pour calmer les plus belliqueux. Et pour les plus superstitieux, les motifs peints sur sa bâche le feront passer pour un shaman blanc. Avec un peu de chance, son pistolet ne lui sera d’aucune utilité. Tant mieux car il n’avait jamais tiré un seul coup de feu. Il braqua sa lunette sur la plaine. Dans sa traversée, les roues tourneront au ralenti dans une terre sablonneuse. Ron, déjà affaibli par le manque d’eau sera esquinté; il devra puiser dans ses dernières réserves pour atteindre le pied de la Mesa. C’est tout ce qu’il conclut en rangeant sa instrument.

Une rafale lui désaxa le chapeau. Subitement intimidé, il observa le ciel où se dissipaient des visages lactées… peut-être le moment pour une prière ? Surtout ne pas chercher des signes dans les courants nuageux. Celui-là, circulaire, pile au-dessus de son âme venait de se refermer sur un rond bleu. Maintenant, l’œil le fixait. Joe en profita pour murmurer au Tout-Puissant qu’il avait déjà eut sa part de malheur cette année. Puis, il attendit nez en l’air. Il ne repartira pas tant que … tant que …. enfin, à la croisée d’un vent providentiel, l’oeil perdit forme et s’étira en châle filandreux.

« Allez Ron on y va ! Nous rencontrerons là-haut des gens sympathiques...le déraisonnable est derrière nous… » Il s’interrompit pour chasser en sursaut un scarabée assourdissant qui volait autour de son oreille. « ... qu’avait prétendu ce Navaro qui m’a relevé du sol ? Son sorcier en contact avec Mère-Nature a un quatrième sens, une sorte de toucher dans son corps qui le lie à la Terre… quand un aliment touche sa bouche il le reconnaît les yeux fermés …. hahaha ! Puissions-nous rencontrer à Walpi ces sorciers fantastiques. Ils nous feront revenir Emma...et tu retrouveras la jument des Robinson… quand même, il faudra un jour que j'amène à ces Navajos nos livres d’anatomie. Voici nos trois sens : la vue des yeux, l’ouïe des oreilles, le toucher de la peau. Et un livre de sciences de la nature : les volumes naissent des surfaces, l’intérieur des objets est généré par l’extérieur, le dedans naît de l’enveloppe… mais je t’ennuie n’est-ce pas ?»

De sa crinière, sa monture repoussa un essaim de mouches. D’un « Hey ! » joyeux l’homme le lança vers un air plus sain. Les vibrations de bois et de métal défièrent pour la dernière fois les présences invisibles du Keams Canyon. « Nous arriverons là-haut vivants avant midi … au moins toi fais-moi confiance surtout quand je douterai. »

Chapitre 2

 

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