Chapitre 2

2115 Quitter la surface de Genève


Un sursaut dans l'habitacle ; le Keams Canyon morcelé ; à l'avant les oreilles de Ron floutées sur décors vibrant de buissons épineux ; les tintements du chariot démultipliés en désordre par des sabots brassant la caillasse ; à chaque secousse, le dos de la monture décalée en cisaillements. Inquiet, Mamadou l’Africain se force à rester allongé dans sa couche agitée de remous. Il se retient d’ôter son casque, le crâne parcouru de démangeaisons. Pourquoi un tel chaos à présent que Joe va bientôt atteindre Walpi ? Vite, appeler l’Ancêtre, il va m’expliquer : « L'Ancêtre, où est Joe ? » L’Endedans perturbé, plus possible de ressentir l’Américain. Et cette vision de l'Arizona noyée dans un blanc déversé de tous bords du paysage. Ce n'est pas normal. Quelque chose perturbe l’Influence. « Tu m’entends l’Ancêtre ? Je le perds… ». Quelques murmures incompréhensibles d'un Joe en dilution. Cohérence rompue. Mamadou garde ses bras le long du corps. Bah ! Pourquoi s’inquiéter ? Il se débrouille bien. Qui à sa place n’aurait pas craqué ... perdu dans cette solitude sentimentale ?

L'esprit de retour dans son habitat huître-duplex, l’Africain détourne les yeux du centre de sa visière fixée au casque. Au milieu de la surface pixelisée translucide stagne un rond de cette couleur blanche écœurante, vide d’images. Il remarque un peu plus haut l’icône orangé dans un coin de l’écran proche de sa tempe. Elle indique une perte de l’Influence. Voilà la raison ! Et ce tintamarre dehors ? Il ferme les yeux, se focalise sur les battements métalliques. La tempête malmène les stores. Encore un problème à régler rapidement. L’assemblage de plaques protectrices récupérées dans les ruines ne tiendra pas longtemps dans les rafales. Hier, avec l’aide de Malika ils avaient pourtant joué les casse-cous à l’extérieur de l'huître au bout d’une corde pour fixer les plaques anti-rayonnement dans une réparation de fortune. Ils avaient même réussi à se disputer au travers de leur masque à oxygène, pendus en rappel au bout d'une branche de l'arbre à huîtres. Maintenant, si le store s’envole, ils se seront écorchés les combinaisons pour rien.

Comme en réponse à ses attentes, les claquements de métal diminuèrent. Il sourrit. Le gros de la tempête semblait s’éloigner. Sa chance revenait enfin. Il n'avait point l'habitude d'autant de contrariétés en une journée. Il souleva la tête dans une profonde inspiration, décolla ses omoplates de sa couche gel pour ouvrir sa visière. Un fois le casque retiré, il le déposa à côté de lui avec délicatesse, le côté intérieur de la visière orienté vers lui ; les voyants bien visibles. Puis, il se laissa retomber en arrière et chercha réconfort tactile en accollant correctement sa joue contre le moelleux coussin. La moitié de son visage s'y enfonça doucement. Un caisson bien agréable ! Cette grande huître habitable qu’il squattait avec Malika contenait un caisson de qualité, dernière livraison des colonies qui le ferra patienter jusqu’au retour de l’Influence. D’ailleurs, en ce moment même, N’Zonzi, le sciencespi de Genève devait s’acharner en bordure de Puit à rétablir l’Influence. Peut-être que les gaines de câbles n’avaient pas résisté à l'effet abrasif du vent sablé ? Laissons. Profitons pour récupérer. Le fluide de sa couche en lente métamorphose palpitait langoureusement sur son épiderme. Il se focalisa sur les sensations offertes par la technologie de l'Endedans: ses muscles de la nuque se relâchèrent malgré des picotements persistant sur le crâne; son visage s'assouplit, bien qu’il surveillait l’icône de la visière l’œil tordu.

Ne pouvant se résoudre à fermer les yeux, l'Africain soupira d’impatience. A présent, l'icone virait de l’orange au rouge moribond. Avec cette perte de réception même l’Ancêtre ne l’entendait pas. Et Malika, comment se débrouillait-elle dans son champ solaire avec ce temps épouvantable ? C’est l’heure où d’habitude elle rentre à l'arbre...

Patience épuisée, Mamadou happa brusquement son casque et l’enfila, visière rabattue.
- Malika ... l’Ancêtre … quelqu’un d'autres dans l’arbre à huîtres …. qui m’entend ?
Privé d'Influence, qu’il patiente au moins avec une ancienne empreinte de Joe enregistrée dans le caisson. En commande  iris, il fouilla dans les fichiers. Le listing défila sur sa visière. Il trouva l'empreinte qui contenait le jour où Joe a quitté Albuquerque en précipitation suite au départ de sa femme. Puis, Mamadou ferma les yeux et tenta à nouveau une commande psy en local. Il se visualisa l'américain dans sa tenue étriquée, sous son chapeau melon ; encore un effort : il s'imagina une vue du Keams Canyon tapis de buissons … aucune image en écho. Peut-être qu'une commande iris conviendrait-elle mieux ? Non, pas même un son.
Leur huître déserté par l’ancien locataire se situait pourtant à l’intérieur des murailles de Genève, protégé, au plus proche du Puit, source de l’Influence. Peut-être que la défaillance provenait de son équipement ? Contrôle du son. Dans ses oreilles, les deux chenilles qui lui servait d'oreillette ne semblaient plus capter de signaux. L’homme releva encore une fois la tête et de la pointe de son index s'assura que les anigels insectes se trouvaient correctement logée dans ses lobes. Après quelques chatouilles, il conclu que leur duvet délicatement hérissé adhérait parfaitement à ses conduits auditifs, à bonne distance du tympan. Et puis flûte ! Il perdait son temps. Dans quelques heures le lien sera rétabli. Maintenant, ne plus penser ni à Joe, ni à ses déboires familiaux, ni aux intrigues sentimentales. Certainement qu'il retrouvera Emma. Reste à lui dénicher des sous pour qu'il puisse survivre au moins jusqu'à leurs retrouvailles en Californie.

Déjà étendre une jambe pour dénouer une gêne dans un genou. Dans l'extension, son articulation craqua comme du bois sec. Sa jambe heurta le rebord du caisson. Subitement privé des sensations de l’Endedans, il se sentait ici et maintenant à l'étroit sur sa couche qui d’ailleurs perdait de la chaleur. « Extraction ! » lança-t-il au commande du caisson. Le gel en repli retira ses ramifications de la surface de son casque. Mamadou se redressa définitivement avec une grimace. Son bras ankylosé fourmillait en sensations plus désagréables que chatouilleuses.

Nu, affamé, instable, il passa doucement une jambe par-dessus le bord du caisson puis une autre en grelottant. Un coup d’œil vers la baie vitrée de l’huître. Des plaques manquaient au store. Des méchantes raies de lumière obliques parvenaient à traverser la vitre au filtre défectueux pour pénétrer l’huître de part en part et finir irradier le sol de motifs aveuglant dans la pénombre. Ciel éclairci. Exposition directe. Mamadou sur ses gardes se dirigea vers le bar à aliments évitant d’intercepter les rayons nocifs. Si proche du départ pour les colonies, ce n’était pas le moment de déclancher un cancer. La tempête apaisée, il entendait à présent le fin sifflement de l’air s’échappé par les fissures de la baie. Gaspillage d’oxygène. La facture sera salée. Il s’occupera de colmater tout cela demain, seul. Malika voudra retourner au champ pour gagner encore quelques crédits avant leur départ. Mieux ainsi. Ils devaient vivre plus distants pour un temps ; récupérer chacun de leur côté. Leurs différends les épuisaient.

Par de vifs déplacements, il s’échappa de cogitations sentimentales prêtes à le happer, et ouvrit une armoire quasi vide. Il en sortit une boîte d’algues protéinées qu’il préféra délayer dans de l’eau froide plutôt que de descendre à la cantine pour la chauffer. En ce moment, rien ne devait fonctionner dans l’arbre à huîtres pas même les fours de la cantine. Il se força à boire par acoups, le temps que sa gorge réchauffe sa mixture avant de l’avaler. Entre deux déglutitions, d’un son de gorge distinct, il rappela sa combinaison à lui. A sa commande, le pack de gel étalé au sol, informe, réagit en frissonnant, roula dans sa direction, traversa les faisceaux de rayonnement sans encombres, vint enrober délicatement ses pieds et se déploya dans un mouvement ascensionnel autour de son corps. Parvenu autour des poignets et du cou le fluide accumula des bourlets de gel, réserves de gants et d’une capuche pour la sortie à l’extérieur. D’une autre modulation de gorge Mamadou la peau encore froide régla sur maximum les calories de la combinaison.

Soudain, les chenilles firent grésiller leur duvet. La voix de l’Ancêtre revenait dans ses oreillettes, son visage se composait sur la visière :
— Je suis là Mamadou. Influence rétablie.
— C’est la troisième fois cette semaine que diable font-ils dans les colonies à nous couper l’Influence ? Ils veulent nous achever, nous chasser de la surface ? Mais qu’ils patientent là-bas nous allons bientôt tous les rejoindre. En tant que Passeurs nous serons naturellement les derniers à passer dans les colonies après les migrants.
— Veux-tu les réponses les plus probables ?
— Non, laisse tomber ... donnes-moi les statistiques de Joe, il a besoin de sous pour continuer, maugréa-t-il le bol froid aux lèvres.
— Les statistiques de ceux qui l’ont suivi dans le Keams Canyon ? En visuel ?
— Non pas en visuel, ceux qui l’ont vraiment ressenti pendant au moins une heure … en général ceux-là nous font des dons.
— Surface de Genève : N’Zonzi en personne a ressenti Joe, à part lui, une vingtaine de personnes, rapidement.
— C’est normal, ils sont tous en partance pour les colonies et n’ont pas le temps de s’immerger dans l’Endedans…. et dans les colonies de Genève ?
— Environ un millier de colons ont ressenti Joe mais seulement quelques minutes, la plupart pendant son rêve à la gare d’Albuquerque.
— Oui, un moment fort … et les dons ?
— Dix crédits.
— Quoi ? C’est tout ? Comment Joe va survivre avec ça ?
Il reposa le bol vide sur le bar, la mine défaite sous un casque brutalement trop pesant.
— Et à Auxerre, et à Paris ? Joe les a au moins intéressé ?
— Surface de Paris : il n’y a plus personne.
— Je sais.
— Colonies de Paris : cent-milles ressentis. Dons : 50 crédits.
— Misérable !
— Auxerre : surface plus personne.
— Déjà ?
— Colonies : dix-milles ressentis. Dons : 20 crédits. Total des dons : 80 crédits. Durée de vie : cinq heures, le temps d’arriver à Walpi, si Joe ne rencontre pas d’obstacles sur sa route.
— Mais il doit absolument arriver à Walpi ! Je suis certain qu’il découvrira là-bas le moyen de retrouver Emma, de reformer son couple, sa famille ; je suis sûr qu'il en est capable. Avant, il doit probablement vivre un parcours initiatique chez les hopis. C’est mon intuition.
Emotionné, Mamadou souleva sa visière pour prendre l’air. L'Ancêtre adopta le ton attentionné qu’il usait quand Mamadou se perdait :
— Pourquoi doit-il absolument retrouver Emma ? N'a-t-il pas été envoyé à Walpi par le gouverneur pour une mission de cartographie.
— Si Joe renoue avec Emma, je saurais de mon côté comment me réconcilier avec Malika. Nous sommes en cohérence avec les êtr'y de l'Endedans … et puis avec Malika … et puis .... laisse tomber…
Sa voix se bloca dans une gorge brutalement congestionnée.
— Malika est-elle au courant de tes attentes envers Joe ?
— N’en parlons plus….mais où est-elle au fait ? Elle devait rentrer…connexion Malika…

(20.03) suite prochainement

Chapitre 1

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